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Naissance du patrimoine chinois : une histoire transnationale

Compte-rendu de Yi-Fan Hu, The Making of China’s Monuments and Sino-Foreign Interactions (1872–1936), thèse de doctorat d’histoire, sous la direction de Christian Henriot, soutenue à Aix-Marseille Université, le 17 décembre 2024, 427 pages.


1. Résumé de la thèse

Yi-Fan Hu explore dans cette thèse l’évolution des monuments en Chine entre 1872 et 1936, en mettant en lumière l’interaction entre influences occidentales et conscience chinoise du patrimoine. La recherche nous éclaire sur la genèse historique de la notion de patrimoine en Chine, en étudiant cette période charnière au début du 20ème qui vit l’émergence des monuments à la fois comme objet d’étude académique mais aussi d’appropriation politique et commerciale, et leur transition d’objets vulnérables vers des trésors nationaux, voire à un patrimoine culturel universel, sous l’impulsion des contacts sino-étrangers.

Résumé chapitre par chapitre

Outre l’introduction et la conclusion, la thèse se compose de cinq chapitres. L’introduction expose le cadre historique et les principales questions de recherche : l’influence des étrangers sur les monuments chinois, les standards de leur préservation, et l’impact du développement des transports sur le tourisme et le patrimoine. Le Chapitre 1 retrace l’évolution des concepts et législations liés au patrimoine chinois, depuis la dynastie Qing jusqu’à la République. Il explore les premières lois de préservation et les débats publics autour des monuments. Le Chapitre 2 analyse la création et le rôle de la China Monuments Society (CMS), fondée par Frederick McCormick en 1908, dans la protection des monuments. Le chapitre montre notamment comment cette organisation a servi de pont entre intérêts chinois et étrangers. Le Chapitre 3 examine les normes de classification des monuments sous une double perspective, à la fois celle des acteurs chinois et des Occidentaux, soulignant les divergences et convergences d’intérêts. Le Chapitre 4 met en lumière l’impact des chemins de fer sur le développement du tourisme et la préservation des monuments, à travers une analyse spatiale des guides de voyage et des infrastructures ferroviaires. Le Chapitre 5 examine les récits des voyageurs étrangers à Beijing, mettant en évidence les représentations et perceptions occidentales des monuments chinois. La Conclusion synthétise les contributions de la thèse à la compréhension des interactions sino-étrangères dans la préservation du patrimoine.

2. Situation dans le champ de recherche

Cette thèse s’inscrit dans l’histoire transnationale du patrimoine, une approche qui dépasse les frontières nationales pour analyser les échanges culturels. Elle dialogue avec des travaux sur la globalisation du patrimoine, tels que ceux de Laurajane Smith sur les usages du patrimoine, ou de Justin M. Jacobs sur le pillage des trésors chinois. Hu prolonge également les recherches sur le rôle des institutions coloniales et occidentales dans la préservation, comme les études de Dong Wang sur l’identité culturelle chinoise. Elle innove en mobilisant des méthodes numériques pour l’analyse de sources primaires, s’appuyant sur des outils comme HistText pour l’étude de vastes corpus textuels, et sur des analyses géospatiales pour cartographier l’impact des chemins de fer sur le tourisme.

3. Évaluation argumentée

La thèse Hu Yi-Fan constitue une contribution importante, mettant en lumière l’influence occidentale sur la construction de la préservation du patrimoine en Chine. Avec cet angle d’analyse, cette thèse se démarque des recherches précédentes qui se concentraient principalement sur l’impact négatif des étrangers, tels que le pillage et la destruction des monuments. Hu examine avec minutie les multiples facettes de cette influence — cadres juridiques, organisations transnationales et développement du tourisme — ce qui se reflète dans la structure thématique de son travail. La jeune chercheuse a mobilisé un éventail impressionnant de sources primaires, en langue anglaise et chinoise, notamment des documents législatifs, des journaux périodiques, des guides touristiques et des archives du for privé. En outre, elle a fait un effort notable pour employer diverses méthodes numériques (analyse statistique, modélisation thématique, cartographie et analyse spatiale) afin de tirer de nouvelles perspectives de ces sources et de révéler des tendances invisibles à l’oeil nu.

Malgré ces apports remarquables, certains points méritent d’être renforcés. Tout d’abord, bien que la structure thématique de la thèse mette efficacement en valeur différentes dimensions du patrimoine culturel, elle donne parfois l’impression d’un manque de cohérence, et le développement chronologique du sujet n’est pas entièrement explicite. Une révision de l’organisation des chapitres pourrait mieux articuler les liens entre eux et montrer comment des aspects tels que les législations et les pratiques touristiques sont interconnectés. Une attention accrue à la chronologie permettrait aussi de démontrer comment les conceptions et usages du patrimoine culturel chinois ont évolué dans le temps. L’état de l’art reste quelque peu descriptif et la thèse bénéficierait d’une interaction plus approfondie avec les recherches existantes. Par exemple, les chapitres sur le tourisme n’intègrent pas suffisamment des travaux clés comme Touring China: A History of Travel Culture, 1912–1949 (2021) de Mo Yaojun ou le chapitre “Defining Beijing” de Madeleine Yue Dong (dans Remaking the Chinese City: Modernity and National Identity, 1900–1950, éd. Joseph W. Esherick, University of Hawaii Press, 2000). Ces ouvrages, directement pertinents pour les analyses quantitatives des guides de voyage et de l’impact des chemins de fer, auraient pu enrichir les perspectives analytiques de la thèse.

La thèse se focalise sur les occidentales sur les monuments chinois et leur rôle dans la définition du patrimoine culturel en Chine moderne. Cependant, il est difficile d’isoler les vues occidentales de celles des acteurs chinois. Les chapitres 1 et 3 mettent en évidence un effort pour harmoniser les lois chinoises avec les normes internationales, mais le gouvernement chinois est souvent décrit comme une entité désincarnée absorbant passivement les concepts occidentaux. La thèse pourrait examiner de manière plus détaillée quels individus au sein du gouvernement ont introduit ces concepts, les complexités de ce processus et les points de vue divergents au sein du gouvernement et de la société chinoise à l’époque. En outre, une analyse plus approfondie des réponses des différents acteurs chinois — élites éduquées à l’étranger, autorités locales, entrepreneurs et universitaires — aux notions occidentales de patrimoine et de tourisme serait pertinente. L’utilisation récurrente des termes “occidental” et “étranger” suggérant l’existence de deux blocs homogènes nécessite une approche plus nuancée. Par exemple, le chapitre consacré à la China Monuments Society (CMS) révèle des divergences dans les perspectives étrangères, notamment les rivalités entre acteurs américains et allemands. Le CMS, initiative largement américaine, s’inscrit dans des rivalités plus larges entre puissances étrangères pour étendre leur influence en Chine. Une analyse plus fine et différenciée tenant compte des rivalités entre groupes étrangers et entre experts autoproclamés contribuerait à enrichir la discussion.

Le terme d'”opinion publique” est employé tout au long de la thèse de manière peu critique, et l’influence des journaux sur la formation de cette opinion est trop souvent surestimée (notamment dans le chapitre 1). Par ailleurs, la destruction et le pillage des monuments, souvent mentionnés dans la thèse, mériteraient un examen critique pour comprendre comment ces récits ont pu être construits et exploités par les sociétés de préservation, des autorités locales ou d’autres acteurs pour légitimer leurs objectifs. La sélection des cas étudiés, en particulier celui de Frederick McCormick et la CMS, mériterait une justification plus solide. La chercheuse devrait clarifier pourquoi ces cas sont représentatifs des conceptions étrangères sur les monuments chinois et contextualiser le rôle de McCormick pour éviter de surestimer son influence. Le choix de Beijing comme étude de cas devrait également être mieux étayé en lien avec le développement volontariste du tourisme étranger, “l’invention d’une tradition” et le contexte politique plus large, notamment la perte de son statut de capitale nationale.

Sur un plan méthodologique, enfin, la thèse s’appuie abondamment sur des analyses quantitatives, au point que celles-ci semblent parfois être une fin en soi. Bien que les preuves statistiques soient utiles, elles doivent être intégrées à des analyses plus qualitatives pour ne pas paraître “déconnectées” de l’interprétation historique. Une discussion plus explicite sur la façon dont les outils numériques ont influencé ou affiné les hypothèses et les résultats de la thèse renforcerait l’argumentation. Par ailleurs, aborder les limites de ces outils, notamment en termes de biais dans les données, serait appréciable. L’abus des diagrammes en barres pourrait être évité au profit d’alternatives plus lisibles, comme des tableaux. Des cartes thématiques s’appuyant sur des outils de Systèmes d’information géographique (SIG) et les ressources de la Modern China Geospatial Database (MCGD) créée par le projet ENP-China pourraient améliorer la visualisation de la distribution des monuments et permettre d’explorer leurs interactions avec les réseaux de transports et d’autres données géo-historiques. Enfin, le processus de sélection des corpus, des mots-clés et des modèles utilisés pour les analyses textuelles devrait être mieux documenté pour garantir transparence et reproductibilité.


Conclusion

Malgré ces quelques fragilités, la thèse de Yi-Fan Hu constitue une contribution substantielle à l’histoire culturelle et transnationale du patrimoine, combinant rigueur historique et innovation méthodologique. Ce travail enrichit indéniablement notre compréhension des interactions sino-étrangères, à rebours de la vulgate officielle sur “l’humiliation nationale”.

4. Liste des principales sources mobilisées

  1. Archives de la China Monuments Society (CMS) : conservées à la Smithsonian Institution, incluant des correspondances et des rapports (1908–1915).
  2. Presse périodique: journaux chinois (e. g., Shenbao) et étrangers en Chine (e.g., China Press, Millard’s Review) et aux États-Unis (Chronicling America), offrant des perspectives sur l’opinion publique (1874–1936).
  3. Guides de voyage anglophones: Publications de Thomas Cook & Son et C. Carl Crow Handbooks, pour analyser le tourisme ferroviaire.
  4. Législations chinoises : Textes juridiques comme le Baocun guji tuiguang banfa (1909) et les décrets sur la préservation des monuments sous Yuan Shikai.
  5. Récits de voyageurs étrangers : Provenant de bases de données comme HathiTrust et Internet Archive, illustrant les perceptions occidentales des monuments chinois.

 

Cécile Armand
Cécile Armand
Ancienne élève de l'Ecole Normale Supérieure de Lyon (2006), agrégée d'histoire (2009), docteure en histoire (2017), mes travaux portent sur… Lire la suite

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Cécile Armand (18 janvier 2025). Naissance du patrimoine chinois : une histoire transnationale. Lisons les thèses ! Consulté le 12 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/133v4


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